Margaret Atwood
Les ingrédients du bonheur
Karine Vilder / 7Jours 2009-01-27 09:30:38
Margaret Atwood © George Whitesi
Selon une enquête menée en juin dernier par Patrimoine Canada, Margaret Atwood est une des écrivaines canadiennes les plus connues au pays et à l’étranger. Depuis qu’elle a remporté en 2000 le prestigieux Booker Prize pour son roman Le Tueur aveugle, elle ne cesse de faire parler d’elle. La preuve? Les éditions Robert Laffont viennent de rééditer La femme comestible, un premier roman à saveur féministe toujours d’actualité.
Lorsqu’elle entame la rédaction de La femme comestible (dont on peut lire la recension en cliquant ici, en 1964, Margaret Atwood n’a que 25 ans. Le roman qu’elle a écrit précédemment a été refusé partout, personne ne la connaît vraiment dans le milieu et elle enseigne alors la grammaire à des étudiants en ingénierie dans un bâtiment complètement décrépi de la University of British Columbia à Vancouver, ce qui la classe dans la catégorie des professeurs de seconde zone. Elle a néanmoins un bureau avec vue sur les montagnes et l’océan Pacifique, et c’est là qu’elle s’enferme pour laisser libre cours à son imagination et enchaîner les chapitres dont la plupart sont inspirés de sa propre vie.
Bon appétit!
Avec le recul, lorsqu’on se plonge dans sa Femme comestible, on a cependant peine à croire qu’il ait pu exister des firmes de marketing semblables à celle où Marian, l’héroïne de son roman, travaille. Cette firme a pourtant bel et bien existé, puisque Mme Atwood y a personnellement travaillé en 1963! «Bien sûr, j’en ai changé le nom. Mais tout ce que je dis à propos des produits – y compris cette bière au slogan ridicule s’adressant aux mâles les plus virils de notre espèce – est réel. C’était très intéressant, et je m’y suis fait de bonnes amies, dont certaines étaient très drôles. À l’époque, il y avait beaucoup de femmes au foyer, alors il était possible d’avoir des entrevues avec elles en faisant du porte-à-porte.»
De cette époque, Margaret Atwood se rappelle aussi la condition difficile des femmes qui, dès qu’on leur passait la bague au doigt, perdaient très souvent leur emploi à cause des grossesses qui menaçaient de suivre. Sans parler des avortements qui se pratiquaient en douce dans des conditions discutables ou des épouses malheureuses qui ne pouvaient demander le divorce à moins de prouver qu’elles étaient maltraitées ou trompées. Des sujets chauds qu’elle aborde avec humour et lucidité, même si la vague de féminisme n’a pas encore déferlé sur le continent.
La recette du succès
Une fois ce «deuxième premier roman» publié, Margaret Atwood ne lâchera plus jamais son stylo. «Dans le temps, on n’avait évidemment pas d’ordinateur. Alors j'ai rédigé mon livre au stylo sur de petits livrets d’examen n’ayant pas servis, avant de le retranscrire à la dactylo sur… une machine électrique. Quelle joie!» Elle ne se convertira jamais à l’ordinateur. Elle poursuit sur sa lancée en se distinguant rapidement des autres auteurs canadiens par ses propos souvent avant-gardistes, son imagination, la limpidité de son style et le nombre incroyable de romans, de nouvelles, de recueils de poésie et d’essais qu’elle sème derrière elle à tout vent. «Les gens pensent que j’écris beaucoup. Mais ils oublient que je suis très âgée: j’ai commencé à écrire il y a plus de 50 ans! Moi, il me faut du temps pour écrire, parce que j’écris lentement. Je ne suis pas du tout comme Colette ou Joyce Carol Oates!»
En plus, avant de se mettre au travail, elle attend qu’une histoire se présente spontanément à elle et que cette histoire la surprenne assez pour qu'elle s’y attaque. Mais jamais en novembre, parce que c’est un mauvais mois pour commencer quelque chose de neuf. «Je n’ai pas de rituel d’écrivain. En revanche, j’ai des superstitions qui ont un rapport avec l’astrologie. Par exemple, mars est un bon mois pour entamer une nouvelle œuvre. Et janvier est excellent pour la terminer.» Ça tombe bien puisqu’elle est présentement en train d’achever son treizième roman, dont elle refuse cependant de parler. Comme il ne sera publié qu’en septembre prochain, en anglais, elle ne voudrait pour rien au monde en dévoiler le punch. «J’aime les mystères et j’aime susciter la curiosité de mes lecteurs en les poussant à aller voir ce qu’il y a à la page suivante. Car selon moi, il y a deux sortes de livres: ceux qu’on lit pour se divertir et ceux qu’on lit deux fois parce qu’on va y découvrir des choses différentes. J’espère que mes livres appartiennent à la seconde catégorie.»





