Maurice G. Dantec
Dans l’ombre du fantôme
Karine Vilder / 7Jours 2009-02-24 09:07:51
Maurice G. Dantec © Collaboration
Avant d’aller plus loin, il est impossible de ne pas vous poser cette question: comment une histoire pareille vous est-elle venue à l’esprit?
Je réponds malheureusement toujours la même chose à ce type de questions. Le roman est une entité autonome du romancier, il demande à être écrit, vous êtes son instrument, et non l’inverse. Au départ, en 1995, il s’est agi d’un travail de commande pour un recueil collectif de la Série Noire concernant la mort violente d’Albert Ayler, le saxophoniste de jazz, durant l’été 1970. Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais la transmutation du jazzman en un ange chargé de sauver la station Mir, en parallèle avec la fuite de deux individus aux états psychiques augmentés, s’est imposée d’elle-même. Le roman est une machine, c’est donc un «réseau de coupures», il disjoint et synthétise ce dont il a besoin pour se développer dans votre cerveau.
De façon plus générale, comment vos idées de roman germent-elles habituellement?
Il faudrait le leur demander. Un roman est une personne qui est votre autre vous-même, il est une personne, donc il est libre.
Est-ce que vous vous lancez tout de suite dans la rédaction ou est-ce que vous faites des recherches, vous laissez mûrir le sujet?
Cela dépend du roman, comment il veut naître, vivre et mourir. Comment il veut vous envahir. Comment, par votre vecteur, il veut contaminer d’autres cerveaux. Certains sont produits par des lectures, parmi d’autres événements, et conduisent à d’autres lectures qui «deviennent» éventuellement le «cours» de la narration. D’autres demandent un ciblage préliminaire d’acquisition de connaissances spécifiques, mais leur acquisition elle-même altère inévitablement la structure intime du roman alors en gestation.
Quand avez-vous commencé à écrire Comme le fantôme?
Il y a eu deux étapes, séparées d’une douzaine d’années. En1996, je n’ai pu achever la nouvelle prévue, et le recueil de la Série Noire s’est fait sans ma participation. À la fin de 2007, j’ai redécouvert le manuscrit dans un vieil ordinateur. J’en ai parlé avec David Kersan, et j’ai pris la résolution de reprendre et d’achever ce récit.
Pour quelle raison s’est-il écoulé autant de temps entre le moment où vous avez commencé ce roman et celui où vous l’avez terminé?
Il n’y aucune raison. Les romans se contrefichent de votre avis sur la question. Ils veulent être écrits. Ils choisissent leur moment.
Comment ses personnages se sont-ils dessinés? Et pourquoi Albert Ayler?
Les personnages ne se sont pas «dessinés». Ils se sont mis à vivre. Encore une fois, je ne suis pas leur «créateur», je ne suis que l’inscripteur de leur vie-récit. Comment sont-ils nés? Je n’ai pas les données ADN en ma possession. Albert Ayler? C’était la splendide «contrainte» de départ.
Avez-vous une anecdote particulière à raconter concernant la rédaction de ce roman?
Non, strictement aucune. Le 23 mars 2001, la station Mir est rentrée dans l’atmosphère terrestre au-dessus des îles Fidji pour tomber en s’éparpillant sur le Pacifique Sud. Très exactement à mi-parcours entre le récit inachevé initial et le roman.
À l’origine, comment en êtes-vous venu à exploiter surtout la veine «biotechnologie» dans vos romans?
J’ai observé le monde qu’on fabriquait autour de moi. Et à l’intérieur de moi.
Lorsque vous vous lancez dans des explications scientifiques, est-ce que vous improvisez sur le sujet ou est-ce que vous vous basez sur des résultats réels de recherches?
Je pense avoir répondu à votre question sur un plan général. Maintenant, si vous voulez quelques précisions, je me suis basé sur les théories de Jeremy Narby sur l’ADN pour l’écriture de Babylon Babies, je me suis servi de philosophes comme Agamben, Virilio, Heidegger, Abellio, pour Villa Vortex, les Patristiques et les scholastiques médiévaux, mais aussi un ensemble de théories cosmogoniques parfois marginales, influencent mon travail depuis Cosmos Incorporated, j’ai écrit un long article sur le problème de la «matière sombre» dans le Théâtre des Opérations numéro deux, je me suis servi de la physique quantique pour la novella Artefact, du recueil éponyme, et j’utilise présentement les théories de la matière sombre/énergie sombre pour le roman en cours.
Êtes-vous un fan de jazz?
Je ne suis fan de rien. Je veux dire, en tant que «genre». Je ne suis pas un «fan de rock», par exemple. Nombre de groupes me donnent envie de vomir, voire me laissent d’une indifférence glacée. C’est la même chose avec le jazz. En fait, c’est vrai, Albert Ayler ne fait pas partie de mes favoris, sur le strict plan musical. Je suis plutôt Coltrane, Parker, Davis, Baker. Thelonious Monk, aussi. Count Basie. Duke Ellington.
Sur quoi êtes-vous en train de travailler en ce moment? Est-ce que vous pouvez nous en parler un peu?
Non, je ne parle jamais vraiment de ce qui est en cours d’écriture. Un roman est un secret. Y compris lorsqu’il est publié. Peut-être même surtout lorsqu’il est publié.
Pourquoi avoir choisi Montréal comme ville d’accueil? Et en quelle année était-ce?
En 1998, pour l’émigration officielle définitive, la résidence permanente. En 2004, pour la nationalité.
C’est Montréal qui m’a choisi, parce que c’était le Québec, parce que c’était donc le Canada et que, par conséquent, c’était la civilisation nord-américaine. Je suis un écrivain nord-américain de langue française.





