Livres

Patrick Berche

Quand l’infiniment petit fait infiniment peur

Karine Vilder / 7Jours 2009-03-24 10:14:54
Patrick Berche Patrick Berche © Laurent Péters
De l’attaque de gaz moutarde à Ypres en 1915 — qui a fait 5000 morts — aux enveloppes remplies d’anthrax qui ont circulé en 2001 aux États-Unis, Patrick Berche raconte par le menu l’histoire de la plus petite artillerie militaire: celle des microbes.

Professeur de microbiologie depuis près de 30 ans et membre du Conseil scientifique de défense pour le risque biologique, en France, Patrick Berche côtoie au quotidien virus et bactéries de toutes sortes. Pas étonnant qu’ait donc fini par germer dans son esprit l’idée d’écrire L’histoire secrète des guerres biologiques , un livre-choc qui nous permet de découvrir, sans l’aide d’un microscope, tous les agents pathogènes qui ont secrètement été testés et cultivés, au cours des quelque 100 dernières années dans d’obscurs laboratoires militaires, et qui pourraient très bien un jour être (encore!) lâchés dans la nature. «Je me suis dit que c’était un volet très peu connu du grand public et j’ai essayé de le raconter de façon simple pour montrer la vérité, montrer qu’il faut maintenant vivre avec ces menaces, explique Patrick Berche, que nous avons joint la semaine dernière au téléphone. Je crois que l’être humain, c’est à la fois le Dr Jekyll et Mister Hyde: il est capable du meilleur et du pire. Et là, j’ai présenté le pire.»

Voyage au bout de l’enfer
Il faut le reconnaître, cette histoire secrète rivalise sérieusement avec les plus horribles films d’épouvante. À cette différence près que les Freddy Krueger, Michael Myers et autres Jason Voorhees qui l’ont inspirée ont bel et bien existé et qu’ils s’en sont tous tirés indemnes, même après que les autorités aient fait tomber les masques. «C’est ce qui est le plus incroyable! Tous ces criminels ont été libérés, immunisés. Wouter Basson (alias Docteur la Mort), par exemple, a développé entre 1981 et 1992 un gigantesque programme d’armes biologiques en Rhodésie, ciblant spécifiquement les ennemis politiques en fonction de leur couleur à l’aide d’un poison réagissant à la mélanine. Il a été exonéré de tous les chefs d’accusation qui pesaient contre lui et il exerce toujours à Pretoria, en Afrique du Sud. On peut même obtenir une entrevue avec lui par l’intermédiaire d’Internet moyennant 200 000 ou 250 000 euros!» Quant au Dr Shiro Ishii, qui a mené jusqu’en 1945 au Japon de sordides expériences sur des milliers de cobayes humains entre les murs de l’unité 731 — et qui est également à l’origine d’au moins 375 tentatives de contamination aux armes chimiques sur les Chinois —, il a paisiblement terminé ses jours chez lui, protégé par le Général MacArthur qui voulait à tout prix obtenir la collaboration de l’empereur Hirohito. Ceci dit, l’auteur tient à préciser qu’il s’est retenu en écrivant l’expérience japonaise. «Je n’ai dévoilé que le dixième de l’histoire, parce que c’est inimaginable tout ce qui s’est passé là-bas…»

En creusant un peu, Patrick Berche s’est rapidement rendu compte que tous les dangereux scientifiques qui ont pris plaisir à jouer avec la survie de notre espèce avaient un point en commun, autre que leurs funestes idéaux. «À un moment ou à un autre, ils ont tous voyagé pour apprendre ce qui se faisait ailleurs et ils sont revenus de leur périple avec un rapport immédiatement classé secret parce que des militaires se sont montrés intéressés par le potentiel des armes biologiques. Mais, comme ces derniers n’y connaissaient rien, le microbiologiste est alors devenu le seul juge de ses agissements. Ce dernier est donc par la suite blanchi de ses fautes afin de ne pas compromettre tous les gens qui ont été impliqués avec lui… C’est un monde complexe: les hommes politiques ne voulaient pas qu’on sache que des agents infectieux pouvant provoquer des épidémies étaient développés, car c’est honteux de s’adonner à de telles expériences. Ils ont donc systématiquement nié que ça se faisait.» Et, si vous voulez notre avis, ils continuent à le faire…

Ce que l’avenir nous réserve
En principe, dans le monde, il ne reste plus que deux stocks du virus de la variole: l’un en Russie, l’autre aux États-Unis. Tous les autres ont en théorie été détruits pour éviter des incidents fâcheux comme celui de Birmingham, en Angleterre, en 1978, au cours duquel une photographe de 40 ans est morte de la variole parce que sa chambre noire se trouvait dans le même édifice que le laboratoire d’un spécialiste international étudiant cette maladie. «Mais, en 1990-1992, les Russes ont transféré leurs stocks en Sibérie, même s’ils n’avaient pas le droit de le faire. On sait aussi qu’ils avaient dans plusieurs bases des stocks très virulents prêts à être utilisés dans des ogives. Encore aujourd’hui, personne ne peut dire s’ils ont été détruits.

«On pense également qu’environ huit pays pourraient avoir des stocks résiduels de variole (dont l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord et peut-être le Pakistan). En les détruisant, on peut éviter la malveillance ou les accidents.» Et ceux qui affirment que ces souches sont nécessaires pour pouvoir contrer une éventuelle épidémie, il faut savoir qu’en quelques jours seulement, si tel était le cas, on pourrait fabriquer tous les vaccins nécessaires à partir de prélèvements réalisés sur les malades.

«Le premier danger, aujourd’hui, c’est que les armes biologiques sont les armes des pauvres. Elles sont faciles à dissimuler, et les pays pauvres ont besoin de ces armes pour ne pas subir la pression des pays qui possèdent le nucléaire. Le deuxième danger, c’est le bioterrorisme. Des groupes pourraient en effet obtenir et fabriquer des armes biologiques afin de déstabiliser les pouvoirs en place. Soulignons que les groupes islamistes n’ont encore jamais utilisé ces armes.»

Encore une dernière question pour M. Berche. Sachant tout ce qu’il sait aujourd’hui, est-ce qu’il aurait toujours des enfants? «Oui, parce que si l’humain a ses perversions, il a aussi sa grandeur extraordinaire…»

 
 
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