Livres

Douglas Kennedy

Maître de son destin

Karine Vilder / 7Jours 2009-04-28 09:18:52
Douglas Kennedy Douglas Kennedy © Philippe Quaisse
Adulé en France et habitué à voir ses romans atteindre le rang de best-seller, l’écrivain américain Douglas Kennedy n’a rien perdu de sa simplicité et de sa gentillesse. Et même s’il estime que la langue française est, tout comme l’écriture, un défi perpétuel, jamais on ne pourrait le deviner en l’écoutant parler. Ce que nous aurions d’ailleurs fait pendant des heures s’il n’avait eu un rendez-vous avec Christiane Charette.

Avec Quitter le monde, Douglas Kennedy signe son neuvième roman avec un talent qui ne se dément pas. Traduit sous toutes les latitudes et encensé presque partout où il passe (pour une raison qui nous échappe, nos voisins étatsuniens s’obstinent en effet à le bouder), cet auteur de 54 ans originaire de Manhattan a probablement accordé plus d’entrevues qu’il ne reste de baleines bleues dans le monde! Il n’y a d’ailleurs qu’à l’interviewer pour comprendre en moins de deux minutes top chrono à quel point il y est habitué, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. Il parle donc avec aisance de son dernier-né sans se faire prier, dévoilant au passage bien des détails de son intimité que nous n’aurions jamais osé aborder (comme son mariage qui a éclaté récemment ou le penchant qu’avait son père pour l’alcool). D’un autre côté, il s’est probablement déjà fait poser toutes les questions possibles et inimaginables et y a vraisemblablement répondu.

À cœur ouvert
La question qui revient le plus souvent (et que nous nous sommes évidemment empressé de rayer de notre liste) est: «Où trouvez-vous vos idées?» Entre deux bouchées de bagel tartiné de fromage à la crème qu’il savoure sur une banquette du restaurant chic de l’hôtel W où il a choisi de séjourner pendant son bref séjour à Montréal, Douglas Kennedy explique: «Honnêtement, c’est une question juste, car lorsqu’on voit ce pavé de 500 pages (i.e. Quitter le monde), il est normal de se demander comment j’ai pu écrire ça». Et la réponse? «Aucune idée! Quand je commence un roman, je connais le narrateur et une partie du dénouement, mais le reste vient en cours de route.» Il savait donc que Jane Howard en serait l’héroïne, «une femme brillante qui, même si elle comprend la littérature et reconnaît que la vie n’est pas manichéenne, commettra néanmoins d’énormes erreurs», et que la mort de son enfant dicterait le dénouement. «Il y a deux ans, une petite de 10 ans très proche de ma fille a été renversée par une voiture. La gamine, qui venait de voir une de ses copines de l’autre côté de la rue, a couru vers elle, et bang! À partir de ce jour-là, l’enfance de ma fille s’est cassée et j’ai commencé à réfléchir sur la fragilité de l’existence.»

Cinq cents pages plus tard, il reconnaît que, sans être autobiographique, son roman en dit également long sur lui et sur sa propre enfance. Tout comme Jane, il est né un premier janvier et il a longtemps cherché à se démarquer et à se surpasser afin d’attirer l’attention de ses parents et d’obtenir, par ricochet, amour et reconnaissance. «Rares sont ceux qui ont connu une jeunesse parfaitement heureuse et, une fois adulte, on passe finalement son temps à se relever des fautes qui nous ont fait souffrir. Ma mère a quitté son poste dans les années 50 afin de pouvoir m’élever et elle l’a toujours regretté. Elle me l’a dit clairement. Alors si mes romans marchent autant, je pense que c’est parce que j’écris mes propres contradictions en posant des questions évidentes et que mon truc, c’est la vie de couple et les tensions perpétuelles qu’elle génère entre désir d’enfants et rêve d’une vie indépendante. C’est une tendance humaine de ressentir le besoin de créer une vie domestique tout en doutant parallèlement de son fondement.»

Qu’est-ce qui serait arrivé si…
Cela dit, le destin joue un rôle à part entière dans toute l’œuvre de Douglas Kennedy, chamboulant sans crier gare espoirs, carrière et relations sentimentales. «Dans ce roman, je tenais à montrer que le hasard est partout, peu importe les décisions qu’on prend. Quand j’avais 28 ans, par exemple, j’ai essayé de draguer une Écossaise dans un bar de Glasgow. Après deux verres, il était évident qu’elle pensait que j’étais nul, alors je l’ai remerciée pour la conversation et j’ai été me commander un taxi. Mais au moment d’y monter, un type s’est approché de moi en disant: "Je vais prendre ce taxi, mec." Je l’ai laissé faire en lui souhaitant bon voyage, même s’il était clair qu’il aurait préféré une dispute. J’ai donc été me commander un deuxième taxi et, ce faisant, j’ai rencontré Grace, la femme avec laquelle j’ai été marié pendant près de 25 ans. Mon point de vue, c’est que si le "mec" n’était pas arrivé et que j’avais pris le taxi, tout aurait été différent.»

De la même manière, s’il n’avait pas abordé une illustre inconnue en train d’acheter son tout premier roman dans une librairie de Londres alors qu’il n’était pas encore célèbre, Douglas Kennedy aurait peut-être signé des milliers d’autographes de plus. Car la femme l’a vertement rembarré avec un «Dégagez, connard!» et après ça, l’écrivain n’est plus jamais allé vers un lecteur ou une lectrice! « J’ai eu un succès tardif (à 42 ans, quand L'Homme qui voulait vivre sa vie est sorti) et parce qu’il a été tardif, je comprends que le succès est un vernis fragile. Je doute donc tout le temps.» Mais pas nous. Chaque fois qu’il termine un nouveau livre, nous nous précipitons dessus sans douter un seul instant qu’on va l’aimer.

 
 
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