Livres

Eva Rollin

Elle fait bande à part

Karine Vilder / 7Jours 2009-10-13 10:00:00

Depuis qu’elle s’est installée au Québec, en 2002, Eva Rollin n’arrête pas de nous faire rigoler, que ce soit avec sa série Mademoiselle ou Les Citadines.

Pour souligner la sortie de l’album Chloë arrive en ville, qui raconte les déboires amoureux d’une jeune femme un peu trop portée sur l’alcool, nous nous sommes entretenus avec cette sympathique auteure de bandes dessinées.

Comment le personnage de Chloë a-t-il vu le jour?
Je ne suis pas la scénariste des Chloë… Il faudrait plutôt poser la question à mon amie Jacinthe Leclerc. Je peux néanmoins raconter la naissance de notre collaboration.

Nous avons, Jacinthe et moi, un ami commun. Connaissant à la fois le projet Chloë et mes bandes dessinées, il a pensé que mon style de dessin servirait bien le texte et l’histoire de Jacinthe. Il nous a mises en relation, et ça a tout de suite cliqué entre nous. Je trouvais son personnage très attachant et proche des préoccupations de ceux que j’avais créés. Après quelques essais, Chloë prenait vie et nous devenions amies!

Les personnages que vous mettez en scène, que ce soit Chloë, Mademoiselle ou les Citadines, sont toutes des célibataires dans la trentaine. Est-ce voulu?
En fait, je pense que c’est un peu le fruit du hasard et de mes rencontres. Évidemment, étant moi-même dans la trentaine, je traite des sujets qui m'entourent. Tout est toujours très caricaturé, mais ma vie quotidienne est un bassin d'idées très fécond. J’aime partir de petites choses anodines, de préoccupations en apparence banales et je m’amuse à les étirer, à les déformer, à les amplifier... Mais j’ai aussi écrit un livre sur la vie de couple, C’est mieux à deux, enfin parfois (aux Éditions Albin Michel) dans lequel je m’amuse des petits travers en général.

Vieillir vous fait-il peur?
Mon rapport à la vieillesse et à la mort est très particulier et serait très long à expliquer (voyez comme je me défile!). Je ne peux pas dire que je n’ai pas peur de vieillir, néanmoins je ne suis pas non plus obsédée par l’âge. J’aime ce que je deviens moralement en vieillissant et je trouve la vie plus intéressante avec les expériences acquises. C’est juste que, avec le temps, le corps ne fonctionne plus de la même façon, et l’image qu’on garde de soi est différente de celle qu’on projette. Comme tout le monde, je suppose, je remarque les petits signes sournois de l’âge, et ceux-ci ne me font pas forcément plaisir. Mais je pense avoir plus peur encore de la maladie. La dichotomie entre le mental et le physique, voilà ce qui m’angoisse le plus.

Pensez-vous, un jour, vous tourner davantage vers la peinture?
En fait, j’ai plutôt fait l’inverse: je viens de la peinture et de l’illustration. Actuellement, je n’ai plus le temps d’en faire, et ça me manque. Le geste de peindre est différent, c’est une évasion personnelle. Mais je ne regrette pas de ne plus avoir le temps, car ça signifie que mon travail bédé marche bien. Cette autre facette, dans mon parcours, me passionne tout autant.

J’ai beaucoup de mal à me cantonner à un seul domaine. J’ai besoin d’évoluer dans différents modes d’expression. Tout ça constitue mon «tout». Je travaille au défi, à l'envi, aux rencontres, au plaisir, et j’aimerais que cela continue. Je souhaite pouvoir garder cette curiosité, continuer d’apprendre.

Je ne sais pas trop comment entrevoir mon futur, mais je travaille fort pour conserver cette liberté de création et de vie. Ce choix entraîne beaucoup de sacrifices. Je sais que c’est un métier qui, de l’extérieur, paraît idéal, mais il ne se fait pas sans dur labeur. Néanmoins, il est extrêmement enrichissant. Je suis sérieuse dans ma démarche, mais je m’amuse beaucoup dans mon travail. La seule chose qui pourrait me faire arrêter serait de perdre le plaisir qu’il engendre.

De façon générale, comment les idées de gag vous viennent-elles?
Quand je travaille un livre, texte et dessin, je le vis comme une improvisation ou une pièce de théâtre. Je commence par l’expression des personnages, je les mime aussi (je fais beaucoup de grimaces en dessinant!). Après, ils prennent vie naturellement et deviennent autonomes.

Je suis une personne assez gaffeuse dans la vie, et je me sers de ce côté «Pierre Richard» pour mes gags. J'aime le jeu et l’ironie, j’aime tourner les petits tracas en dérision.

Qu’est-ce qui vous a attirée vers la bande dessinée?
J’ai toujours été attirée par les livres en général, et j’ai eu la chance d’être dans une famille qui partageait cet amour du livre. Le livre permet de voyager et de se raconter des histoires, c’est le goût du récit conjugué à l'imaginaire...

Quant au dessin, il m'a toujours accompagnée. Je passais des heures à dessiner. Dans certaines circonstances où ma timidité était trop forte, il a été un précieux mode de communication. J’ai aussi toujours aimé la bédé et l'univers qui se cache derrière. Je me suis investie dans des festivals de bande dessinée comme bénévole, et j’ai eu la chance de côtoyer beaucoup d’auteurs, de savoir où j’allais mettre les pieds si je décidais d’en faire mon métier.

D’après vous, pourquoi y a-t-il si peu de femmes qui en font et est-ce que ce fait joue à votre avantage?
Désolée, mais je vais avoir du mal à répondre à cette question. C’est une question récurrente et j’avoue ne pas aimer devoir me positionner uniquement par ce statut «femme dans la bande dessinée». Je ne le renie pas, mais j’ai plusieurs facettes. Si un homme sort un livre, on ne lui demande pas de se poser comme auteur masculin, on ne le place pas dans une catégorie définie par son sexe.

Il est vrai que la bande dessinée était, à l’origine, un monde très masculin, et les livres publiés s’adressaient effectivement à un public masculin. Mais aujourd’hui, beaucoup de femmes s’illustrent dans ce domaine.

Est-ce un métier difficile? Et au Québec, l’est-il plus encore?
Oui il l’est, mais il est aussi extrêmement stimulant. Au Québec, le bassin de lecteurs est petit. Si on parle prosaïquement, moins de lecteurs signifie moins de ventes et, avec moins de ventes, il est plus difficile pour un éditeur de prendre des risques et plus difficile pour un auteur d’en vivre exclusivement.

Paradoxalement, comme il y a moins de monde au Québec, cela permet à chacun d’avoir sa place. Je pense que les créateurs ont la chance de pouvoir émerger plus facilement.

À quoi travaillez-vous présentement? Et quel est le prochain titre qu'on retrouvera sur les tablettes des librairies?
Je suis contente, cette année; j’ai eu la chance de moins travailler en «solitaire» et de rencontrer des scénaristes. C’est une autre façon pour moi d’aborder la bande dessinée. J’aime pouvoir partager avec d’autres des idées et des personnages.

Je vais donc attaquer les suites des livres des séries qui sont sorties en 2009 (Les guerrières du slip (aux Éditions Bamboo), Chloë (aux Éditions Glénat Québec) et les livres pour enfants Pirate des caramels (aux Éditions Goélette).

Néanmoins, j’ai aussi envie de reprendre des séries plus personnelles comme Mademoiselle, dont le tome 4 est prévu aux éditions Glénat Québec pour 2010.

Chloë arrive en ville, Eva Rollin et Jacinthe Leclerc, aux Éditions Glénat Québec, 48 pages, 19,95 $

 
 
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