Livres

Éliette Abécassis

En quête de son identité?

Karine Vilder / 7Jours 2009-11-04 10:00:36
Éliette Abécassis © Catherine-Cabrol Éliette Abécassis © Catherine-Cabrol
Éliette Abécassis a mis 10 ans pour écrire Sépharade, un roman magistral qui revisite l’histoire des sépharades à travers les péripéties d’Esther, une future mariée qui cherche désespérément à comprendre quelles sont ses origines avant de dire oui. Comme on a adoré ce roman, on a voulu en savoir plus sur celle qui nous a aussi donné Qumran et Clandestin.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter l’histoire des juifs sépharades?
C’est une évolution personnelle, des questions que je me posais sur mon identité et mes origines. J’ai aussi pris conscience du fait que l’histoire des juifs sépharades n’était pas très présente dans le champ de la littérature. Les mondes yiddish et juif new-yorkais ont leurs écrivains, mais les sépharades ont surtout une mémoire et une tradition orale. J’ai senti la nécessité de faire un écrin à cette culture. C’est un monde et un joyau littéraire, source d’inspiration pour moi.

L’ampleur de ce sujet ne vous a pas fait peur?
Oui, ça m’a fait peur au point que j’ai eu beaucoup de mal à terminer ce livre. Justement parce que c’était important, parce que je me sentais investie d’une mission et que j’avais peur de ne pas réussir. J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai recueilli énormément de documentations, j’ai filmé de nombreux juifs marocains, j’ai voyagé en Espagne, au Maroc, au Canada et en Israël. Je voulais vraiment recréer un monde. C’était effrayant et enthousiasmant à la fois. Quand on a envie d’écrire et qu’on se retrouve devant un tel sujet, on est à la fois content et intimidé.

Qu’est-ce qui a été le plus dur en cours de rédaction?
Ce qui a été le plus dur, c’était toute la partie espagnole concernant l’Inquisition. J’ai parcouru beaucoup de textes qu’écrivaient les inquisiteurs sur les tortures. Et tout ce qui a été fait aux juifs à cette époque — vieilles personnes, femmes ou enfants — est innommable. On se retrouve devant un trou, une absence de sens. On ne comprend pas comment il a été possible de mettre des enfants juifs dans un bateau et de les abandonner sur une île pour qu’ils soient dévorés par des bêtes sauvages.

Comme Esther, vous êtes juive, sépharade, française et alsacienne. Cette histoire est-elle le reflet de ce que vous avez vécu?
En partie, oui. Comme mon héroïne, et comme beaucoup de femmes, j’ai des identités multiples. Les angoisses d’Esther, ses hésitations, ses déchirements et ses errances sont aussi les miennes. Il y a cette phrase dans mon livre, qui est une phrase d’alchimiste: «Descends au plus profond de toi-même et trouve la base solide à partir de laquelle tu pourras construire une nouvelle personnalité, un homme nouveau.» C’est un peu ce que j’ai fait pour construire mon héroïne. Je suis partie de moi, mais j’ai construit un autre personnage, en tirant l’universel du particulier.

Êtes-vous ou avez-vous aussi été en quête de votre identité?
En effet. Mes parents sont des sépharades du Maroc, qui ont eu un fort désir d’intégration et qui nous ont transmis l’amour de la France. Je me sens très française mais je me suis aperçue que j’étais aussi très marocaine, même si c’était enfoui en moi. Ce qui me passionne, c’est tout ce qui se transmet de façon consciente ou inconsciente. Maintenant, je sais que je suis la somme — et non pas la synthèse — de toutes ces identités.

La rédaction de ce livre vous a-t-elle permis de découvrir d’autres facettes de vous-même?
Oui, bien sûr. Mon héroïne m’a influencée autant que je l’ai influencée. Au cours de ces 10 années de recherche et d’écriture, j’ai compris que j’étais très marquée par mes origines, que mes angoisses étaient celles d’un passé qui continue de me hanter, et je parle autant d’un passé collectif que d’un passé familial. Esther Vital a plongé au cœur des ténèbres pour en renaître différente, et elle m’a montré la voie.

Croyez-vous au mauvais œil?
J’ai étudié et enseigné la philosophie, donc je suis rationaliste, héritière du Siècle des lumières. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’y croire. Je n’aime pas qu’on dise de mes enfants qu’ils sont beaux, et je me méfie beaucoup de la jalousie des autres, qui est grande. J’ai accroché des mains à l’entrée de chez moi, et j’essaie de me prémunir contre le mauvais œil grâce au chiffre 5... C’est fou, quand j’y pense!

 
 
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