Rentrée montréalaise
Chloé Sainte-Marie: porte-voix du peuple innu
Marie-France Pellerin / 7Jours 2010-02-10 21:32:18
Chloé Sainte-Marie © Frédéric Auclair
C’est avec un sourire mélancolique accroché aux lèvres, sa frêle silhouette contrastant avec sa chevelure de feu et ses habits rouges, rappelant à la fois la fragilité et la fougue l’habitant, que Chloé Sainte-Marie a effectué sa rentrée montréalaise, mercredi soir, au Gesù. Chantant le peuple innu à travers les poèmes du Montagnais, Philippe Mckenzie, l’interprète a donné le coup d’envoi à sa tournée, qui la mènera sur les routes du Québec, mais également en Europe.
En marge des conventions, elle avait relevé un défi de taille, l’automne dernier, afin de souligner ses dix ans de carrière, en proposant Nitshisseniten e Tshissenitamin (Je sais que tu sais), un album entièrement interprété en innu, une langue qui, peu à peu, se meurt.
Portée sur scène par la voix éthérée de Chloé, cette poésie d’abord incompréhensible est devenue une véritable musique à nos oreilles, elle-même sublimée par des orchestrations folk traditionnelles, sobres et intenses.
Accompagnée des musiciens Réjean Bouchard et Gilles Tessier, soutenue par Pierre Hébert, cinéaste d’animation, à la conception des images, elle a probablement livré son œuvre la plus puissante et la plus évocatrice.
Privés de leur identité et de leurs territoires, les Amérindiens font face à une situation plus que précaire. «Tu m’enchaînes dans des réserves que tu as créées. Tu veux être maître de mon esprit.» Avec beaucoup d’humilité, Chloé s’est faite porte-parole de ces peuples oubliés, ponctuant sa prestation de textes et de poèmes signés Roméo Saganash, Serge Bouchard et Joséphine «Bibitte» Bacon – avec laquelle elle a d’ailleurs peaufiné sa connaissance de la langue innue et de sa prononciation. Presque entièrement dans la pénombre, elle a livré avec émotion des bribes d’une histoire qu’on s’efforce de taire.
Ardente et fougueuse
Organique. C’est décidément le juste mot pour décrire le voyage en terres amérindiennes auquel l’interprète a convié les spectateurs. Dans une mise en scène signée Brigitte Haentjens, la prestation, à la fois poétique et politique, a réellement pris son envol au milieu de la première partie. Chloé, semblant soudainement libérée de toute pression, a littéralement habité la musique.
Il aura toutefois fallu attendre la deuxième partie, avec des pièces telles que Mistashipu et Nimushum (Grand-père), avant que toute sa fougue soit libérée. Cette fois-ci vêtue de blanc, Chloé a elle-même servi de support à de nombreuses projections, se voyant notamment consumée par des flammes. Une image extrêmement éloquente, lorsqu’on sait quelle passion habite la chanteuse.
L’amour au-delà de la mort
Son conjoint, le cinéaste Gilles Carle, qui a perdu son combat contre la maladie de Parkinson, en novembre dernier, lui avait inspiré ses deux précédents opus, Parle-moi et Je marche à toi. Or, alors qu’elle dénonce la situation précaire des peuples amérindiens, impossible de ne pas y voir un hommage à Carle, lui-même métis algonquin.
«Je ne me remets pas du départ de Gilles. Son cœur a arrêté de battre. Je suis seule, maintenant. Je le cherche dans un monde invisible», a-t-elle confié entre deux pièces. Ainsi, par moments, cette colère face à la mort de son amour, mais également face à ce qu’elle appelle le plus grand génocide de l’humanité a pointé... Néanmoins, ces accès de colère ont toujours, ensuite, fait place à une sérénité incroyable.
L’on constate que l’amour de Chloé pour Gilles n’a tout simplement pas trépassé. Cette grande battante, qui a inauguré la maison Gilles Carle 10 jours avant le décès du cinéaste, compte d’ailleurs poursuivre son combat pour les aidants naturels. Entre ces multiples batailles, elle sillonnera les routes sur deux continents, incarnant la «survivante d’un récit qu’on ne raconte pas.»
Chloé Sainte-Marie sera en spectacle les 12 et 27 février prochains au Gésù.

