Paradis perdu à la Place des Arts
Grandiose apocalypse théâtrale
Raphaël Gendron-Martin / 7Jours 2010-01-28 21:00:00
Rodrigue Proteau, dans Paradis perdu. © Valérie Remise
Rares sont les spectacles à avoir fait autant jaser dernièrement que Paradis perdu. Et pour cause. La création à voir le jour cette semaine au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts est le fruit de plusieurs mois de travail de Dominic Champagne, Jean Lemire et Daniel Bélanger. Le premier a triomphé à Las Vegas avec le spectacle Love, du Cirque du Soleil, qui mettait aussi en vedette la musique des Beatles. Le deuxième a fait parler de lui avec un voyage en Antarctique. Le troisième est un réputé auteur-compositeur-québécois acclamé par la critique et le public. Pour la première fois, ces trois hommes allaient collaborer sur un même projet.
Inutile de dire à quel point Paradis perdu était attendu de tout un chacun pour la grande première du jeudi 28 janvier. Dans le lobby de la salle de spectacle, les vedettes artistiques et personnalités politiques se bousculaient afin de ne rien pouvoir manquer de cet événement qui s’annonçait pour être mémorable. (lisez l’article sur le tapis rouge)
Car cette odyssée risque de faire grandement parler d’elle ces prochains jours, et pas uniquement en raison de la renommée de ses concepteurs. Utilisant un procédé qui serait du jamais vu auparavant, ceux-ci ont réussi à créer un effet de 3D pour la scène. Profitant de la collaboration de l’entreprise québécoise Hybride Technologies (qui a été derrière certains effets du film Avatar), les créateurs de Paradis perdu ont mis en scène un procédé novateur qui pourrait bien révolutionner le monde du spectacle.
Festin visuel
Et dès les premiers instants du spectacle, il est impossible de ne pas être ébloui par ce festin visuel. «Wow!», me suis-je dit dès que j’ai aperçu l’immense scène inclinée avec les différentes projections qui rendent un univers en trois dimensions. Du gros et très efficace travail. En plus des éléments qui se trouvent sur la scène, Dominic Champagne a eu la bonne idée d’ajouter un écran transparent qui se rétracte tout au long du spectacle et qui ajoute un effet de profondeur réussi.
De nombreuses scènes sont de véritables tours de force de par leur complexité visuelle. On pense notamment à la randonnée en kayak et à l’envolée du soldat en début de prestation. Deux numéros salués bruyamment par la foule. À d’autres moments, on sourit en constatant quelques aspects qui nous font penser à ce que le metteur en scène avait fait avec Love. La scène du père et son fils qui s’amuse avec les canards s’apparente d’ailleurs à l’humour burlesque et bon enfant du Cirque du soleil.
Fable environnementale
Tout le côté visuel étant bien impressionnant, qu’en est-il de l’histoire? On décrit Paradis perdu comme «une odyssée onirique, un poème scénique spectaculaire, un voyage dans le jardin du monde, au carrefour du théâtre, du cinéma, de la musique et de la performance.» Prenant place après la fin du monde, on y suit le dernier humain sur terre, un soldat errant, qui rêve de recréer le monde détruit par la main de l’homme. L’apocalypse est un sujet à la mode ces temps-ci, on le sait. Au cinéma dernièrement, on y a vu 2012 et The Road (adaptation de l’œuvre de Cormac McCarthy) traiter du même sujet. Paradis perdu ne nous amène pas ailleurs en nous parlant des mêmes thèmes. Mais heureusement, cette fable environnementale qui aurait pu être moralisatrice et assommante réussit assez bien à garder l’attention et l’intérêt du public.
Le seul problème que l’on peut trouver à cette production, c’est justement au niveau du contenant qui l’emporte souvent sur le contenu. L’emballage est si impressionnant qu’on en vient naturellement à moins tenir compte du propos. Heureusement, les quelques «trips de metteur en scène» au milieu du spectacle laissent suite à un récit très intéressant lors du dernier tiers. Espérons que la nature pessimiste de l’histoire en fera réfléchir plus d’un.
Solides interprétations
Au niveau de la distribution, seul Pierre Lebeau possède un rôle parlant, lui qui a la tâche de narrer le récit tout au long du spectacle. Un solide travail comme l’excellent acteur sait toujours le faire. Sur scène avec lui se trouve Rodrigue Proteau, dans le rôle du soldat. Lui qui avait également joué le rôle de Sergent Pepper dans Love offre une performance très physique menée de main de maître. Le reste de la distribution est composé de Goos Meeuwsen (Le Fils, sorte de clown bien comique à l’occasion), Esther Gaudette (Ève, qui offre de très beaux tableaux de danse), Vlace Samar et Émilien Néron (qui se partagent tous deux le rôle de l’enfant).
Mentionnons enfin la superbe trame musicale de Daniel Bélanger qui appuie parfois en subtilité les numéros visuels et prend à d’autres occasions le contrôle de la pièce. Un album de ces compositions originales devrait paraître sur le marché au cours de l’année. Fait à noter, il est mentionné dans le programme du spectacle que l’humoriste François Pérusse a collaboré à la pièce aux «fantaisies sonores». Après son travail sur Love, le créateur des 2 minutes du peuple reprend donc le travail avec Dominic Champagne.
Dans tout cela, ce qui est le plus dommage pour les créateurs du Paradis perdu, c’est qu’il n’y ait plus de cérémonie des Masques. Car il est assuré que cette production spectaculaire aurait raflé de nombreuses récompenses.





