«Sofia m’a sauvé de la dépression»
La renaissance de Cornelius
Par Yves Boudreau / 7Jours 2008-06-20 16:08:41
© Julien Faugère
On connaît tous la dure réalité qu’a dû affronter le chanteur Corneille. Né au Rwanda, il est, à 16 ans, témoin de la mort de son père, de sa mère, de ses deux frères et de sa sœur au cours du génocide qu’a subi son pays d’origine il y a maintenant 14 ans. Si Corneille a déjà parlé de ce drame, il n’avait pas pour autant fait son deuil des êtres chers qu’il a perdus. Aujourd’hui, en présence de sa femme, Sofia, il ouvre son cœur et nous parle du changement qui est survenu en lui.
«Quand je parlais du drame que j’ai vécu au Rwanda, je le faisais toujours de façon détachée, comme si je ne ressentais aucune émotion, se
souvient le chanteur de 31 ans. J’ai compris que j’étais dans le déni, que je refusais de voir la réalité. J’avais des photos des membres de ma
famille, mais je ne voulais pas les
sortir de leur boîte et les regarder. C’est comme si je refusais de souffrir, de vraiment faire mon deuil.»
C’est dans ces termes que le
chanteur, que nous avons rencontré dans un petit restaurant avec sa femme, Sofia, a commencé à nous expliquer les changements qui se sont produits dernièrement dans sa vie. Lors de l’émission On prend
toujours un train, animée par Josélito Michaud, Corneille avait laissé
entendre que l’amour lui avait ouvert les yeux. Mais comment son amour pour Sofia a-t-il pu déclencher ce changement?
«Même si je savais qu’il m’aimait, je me sentais étrangère dans son
entourage, a répondu la principale intéressée. Je ne savais même pas qu’il avait des photos des membres de sa famille. Un soir, après une
dispute, je lui ai dit de sortir les
photos, de les mettre bien en vue dans la maison. Je lui ai aussi dit que je voulais que les enfants que nous aurons ensemble connaissent leur père, connaissent ses origines et ce qui lui est arrivé.»
«Sofia m’a vraiment ouvert les
yeux, poursuit Corneille, et aussi sauvé de la dépression. J’ai décidé d’aller en thérapie. Il y a tellement de nœuds en moi à défaire. Je les défais lentement. C’est son amour qui m’a redonné la confiance. J’avais besoin d’un coussin, d’un appui. Elle était là. Quand j’ai perdu les membres de
ma famille, qui me donnaient un amour inconditionnel, j’ai tenté de compenser ces pertes en voulant
être toujours bon, toujours gentil
avec tout le monde. J’étais devenu, pour moi-même, un symbole de
résilience, cette faculté qu’ont les
gens à faire semblant que tout va
bien en ignorant les traumatismes qu’ils ont vécus.»
Mais, comme il l’a expliqué à On prend toujours un train, aujourd’hui il a décidé d’aller «jouer» dans ses plaies: «Ç’a été très douloureux de
revoir les photos de ma famille. Mais mon mur est tombé.»
Sofia a d’ailleurs déjà commencé
à remarquer des changements chez son amoureux. «Auparavant, il
n’utilisait jamais le “je”. Quand il
parlait du drame qu’il a vécu, il
employait toujours le “on”. C’est là que j’ai compris que le mur qu’il avait construit devant lui commençait à s’effacer progressivement.»
La culpabilité
La rencontre de Sofia aura bouleversé la vie et les valeurs de Corneille. C’est par l’entremise d’un couple d’amis que leurs destins se sont croisés.
«Nous étions au restaurant, assis un à côté de l’autre, et je me souviens que Corneille n’était pas de très bonne humeur ce soir-là, se souvient Sofia. Il avait très faim et il s’impatientait. J’ai demandé au serveur de nous apporter quelque chose, et le déclic s’est fait immédiatement. Nous sommes ensemble depuis trois ans et nous continuons à nous découvrir.»
«Quand Sofia est entrée dans ma vie, poursuit Corneille, j’ai commencé à apprendre à m’accepter. Comme
je le disais, ma grande culpabilité m’empêchait d’accepter l’amour des autres, comme si je ne le méritais pas. Mais notre super-belle connexion m’a permis de faire tomber ce mur que j’avais érigé devant moi. Il reste encore beaucoup de chemin à faire, beaucoup de nœuds à dénouer.»
On aurait pu croire d’ailleurs qu’avec le succès que Corneille connaît ici et en Europe l’amour du public était suffisant pour le nourrir, lui donner confiance: «Je me sentais très coupable d’être aimé de la sorte. J’avais l’impression d’être bizarre, super-fort, mais dans le fond, je m’oubliais, j’oubliais le mal que je portais en moi. J’étais toujours dans le déni. Pour en sortir, il fallait
que je fasse mon deuil, chose que
je n’avais pas faite encore. Alors, quand le public me manifestait son amour, je n’y croyais pas. Il aimait une image.»
Il faut comprendre que la culpabilité est souvent très présente chez les gens qui ont vu leurs proches perdre la vie. «C’est sûr que c’est difficile. C’est probablement pour ça d’ailleurs que je compensais, que je voulais être bon et gentil avec tout le monde. Pour me déculpabiliser, j’essayais d’en faire trop.»
La renaissance de Cornelius
Dans toute cette démarche
psychologique, Corneille continue
à travailler. Son album en anglais, The Birth of Cornelius (son véritable prénom qu’il dit s’approprier de
plus en plus depuis sa thérapie) va bien en Europe, mais connaît un
départ un peu plus lent au Québec. Celui qui sera lancé aux États-Unis,
cet automne, contiendra trois
nouvelles chansons, dont deux
coécrites avec Sofia. Est-ce que sa façon de travailler a changé depuis qu’il a commencé sa thérapie?
«Il était habitué à tout faire seul: les textes, la musique, la réalisation, comme s’il ne voulait faire confiance à personne, répond Sofia avec un grand sourire. Mais depuis que nous travaillons ensemble (voir ci-contre), il a vraiment changé.»
«C’est vrai, continue son chum.
J’ai retrouvé la pureté de la relation avec mon art. Je veux être chanteur depuis que je suis tout petit, non pas pour la gloire mais pour exprimer mon côté artistique. Mais je n’avais jamais accepté de collaboration. Quand Sofia m’a demandé d’écrire des musiques sur les textes qu’elle écrivait, j’ai senti comme une grande libération. Je pouvais m’exprimer sans être obligé de tout faire moi-même. J’ai eu l’impression d’être
libéré de 14 ans de servitude
durant lesquels je voulais toujours tout faire seul. C’est vraiment un grand changement.»
Ça n’est sans doute pas la seule chose qu’ils auront la chance de créer ensemble, puisque le couple
espère bien fonder une famille.
Mais autant pour elle que pour
lui, le moment ne semble pas
propice.
«Nous sommes gagas des enfants, déclare Sofia, nous nous pâmons dès que nous voyons un bébé, mais le temps n’est pas encore venu. Nous ne sommes ensemble que depuis trois ans. Nous voulons prendre le temps de bien installer notre relation. Nous ne voulons pas faire des enfants uniquement parce que nous sommes tout excités quand nous en voyons un. En plus, nous avons des projets professionnels. Mais c’est sûr que nous fonderons une famille.»
Corneille ne dit rien, mais son
sourire vaut mille mots.





