Tu me fais de l’ombre
Cent vedettes prennent la pose pour Mario St-Jean
Yan Lauzon / 7Jours 2009-04-25 05:00:54Les paparazzis devraient sérieusement commencer à prendre des notes: en effet, l’artiste en arts visuels Mario St-Jean a trouvé le moyen de photographier 100 vedettes québécoises sans jamais leur tordre un bras. Le résultat a donné lieu à une exposition originale et colorée: Tu me fais de l’ombre, actuellement présentée au Gesù à Montréal.
Né d’une idée que Mario St-Jean a eue il y a 10 ans, ce projet a finalement pris forme au début de l’année dernière quand le principal intéressé a décidé de se lancer après de nombreuses hésitations. «En allant moi-même au théâtre, j’ai vu qu’il y avait ce phénomène d’ombres géantes projetées dans la salle. L’idée qui veut que l’ombre puisse prendre le dessus sur le comédien m’avait trottée dans la tête. Ça m’a pris 10 ans parce que je ne pouvais pas croire que je pouvais demander aux gens la permission de photographier leur ombre et qu’ils accepteraient.»

Mais lorsqu’il a pris contact avec ses futurs modèles, il s’est rendu compte qu’il tenait là quelque chose de solide. «J’ai fait de l’improvisation pendant 10 ans; je connaissais donc Sylvie Moreau, Marie Hélène Thibault et d’autres comédiens. Je travaille aussi avec Marie-Denise Pelletier. J’étais donc déjà dans le milieu. Je me suis dit que j’allais leur demander à eux en premier ce qu’ils en pensaient. Or, ils ont trouvé ça génial. Ensuite, j’ai appelé des gens à qui j’avais envie de rendre hommage.»
Chacun à sa propre couleur
Lors de séances individuelles, Mario St-Jean a pris environ 60 photos des différents artistes de tous âges (de Vincent Bolduc à Janine Sutto) qui se sont succédés à son domicile, en se concentrant sur les ombres. Après, il y a eu un montage et, bien souvent, des superpositions. Des couleurs vives ont été ajoutées pour que chaque artiste ait une photo qui le représente vraiment. «Comme les comédiens sont des gens qui travaillent sur une scène, les éclairages sont très colorés. Chacun a sa propre couleur, sa propre énergie. Ça reflète le tempérament de chacun.»
Il est normal qu’on ne réussisse pas à reconnaître les vedettes photographiées avant d’avoir lu leurs noms, car c’est un des buts de l’exposition. «Je voulais voir à quel point cela allait piquer la curiosité des gens. Je me demandais si ça allait les attirer à venir voir l’ombre des vedettes.»

D’ailleurs, certaines d’entre elles réussissent à nous jouer de bien drôles de tours quand on s’y attarde. «En regardant la photo de Johanne Fontaine, les gens pensent que c’est Tina Turner. Quand on la connaît, qu’on sait l’énergie qui l’habite, on la reconnaît… C’est une femme qui s’affirme. Elle n’a pas la langue dans sa poche.» C’est pour cela que son ombre est entourée d’un rouge vif qui frappe. Sa gestuelle est aussi très dynamique.
Lorsqu’on pose les yeux sur Béatrice Picard, on constate que cette comédienne expérimentée n’a rien à envier aux actrices qui se sont pavanées aux côtés de l’agent secret 007. «Béatrice Picard, j’ai vu tout de suite que c’était une Bond Girl. C’est une femme impressionnante, avec une énergie incroyable.» En effet, vue ainsi, elle pourrait aisément jouer dans un film de James Bond.
Les artistes se sont prêtés au jeu
Les réactions des artistes approchés par Mario St-Jean ont été plus que positives. «Je sentais le jeu des comédiens. Je sens toujours une réticence avec Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Mais étant donné que ça se passait à travers un papier, il y avait une folie. Les gens essayaient des choses. Il y a avait ce côté enfantin qu’ont les comédiens qui s’abandonnent au jeu.»
Et ils ont été plusieurs à avoir pris la liberté de se pointer avec des accessoires qui ont facilité le travail de l’artiste. «François Papineau a décidé de venir avec un pic qui appartenait à son père. C’est un travailleur manuel; il aime cultiver la terre et construire des chalets. Il est arrivé avec un objet qui l’interpellait.» L’imitateur Jean-Guy Moreau avait lui aussi sa petite idée en se pointant chez Mario St-Jean. «Il a longtemps imité le maire Jean Drapeau; il avait donc emmené son costume avec lui.»
Les femmes ont également eu leurs mots à dire. Pour l’écrivaine Marie Laberge, notamment, il était important d’avoir avec elle un objet qui lui tient à cœur. C’est pourquoi on voit son ombre avec un de ses objets de prédilection. «C’est sa plume fétiche. Celle avec laquelle elle écrit toujours ses romans.»

Ils se sont aussi laissés aller à des confidences
Mis à l’aise par le photographe, les membres de la colonie artistique québécoise ont dévoilé certains aspects de leur personnalité à l’instigateur du projet, qui ne s’est pas fait prier pour les écouter. «Janine Sutto, c’est une femme avec qui je voulais jaser. Lorsque tu vas au théâtre et que tu attends les comédiens à la fin d’une pièce, tu te dis que tu vas seulement leur dire bonjour. Pouvoir lui parler m’a beaucoup touché. Elle m’a dit qu’elle se jugeait beaucoup. En regardant cette photo, je trouvais qu’elle se pardonnait un peu, qu’elle se donnait de la paix.»
Une autre rencontre qui a marqué Mario St-Jean, c’est celle avec le polyvalent Robert Lepage. «La photo de Robert Lepage (qui tient une lampe dans les mains) a été importante parce qu’à ce moment-là, il faisait du théâtre. C’était le projet Anderson. Et il y a dans cette pièce un conte qui s’intitule L’ombre. Ça ne pouvait mieux tomber.»
Et, pourtant, des rencontres de ce genre se sont reproduites 99 autre fois, pavant ainsi la voie à une collection de photos toutes plus frappantes les unes que les autres. Des créations où l’ombre des vedettes est aussi attrayante, sinon plus, que ces dernières.
Il est possible d’apprécier gratuitement l’exposition Tu me fais de l’ombre de Mario St-Jean jusqu’au 26 juillet prochain, du mardi au samedi, au Gesù à Montréal.





